HNI_0075
France, 2014, la liberté d'expression en danger

 

Des militant-e-s anti-racistes critiquent l'exposition Exhibit B et demandent l'annulation de cette exposition raciste.
Dès lors on a des gens de gauche qui adoptent une position que l'on a plus l'habitude de voir à droite, et à l'extrême-droite hurlant à la censure, défendant la liberté d'expression mais sans contextualiser, sans matérialisme.

Qu'est-ce que la censure?
Wikipédia explique qu'il s'agit d'une limitation de la liberté d'expression.
Mais c'est quoi la liberté d'expression?
Toujours d'après Wikipédia c'est une liberté fondamentale en lien avec la liberté de la presse et qui permet de dire ce que l'on veut.
Ca ne nous avance pas des masses.

Alors posons un contexte pour essayer d'avancer un peu.
Nous sommes dans une société d'inégalités, une société raciste, sexiste et capitaliste. Voilà le contexte.
Ces inégalités sociales entrainent un accès à la libérté d'expression inégal. Déjà parce qu'on a pas le même accès à l'éducation et à la culture (exemple-anecdote : lors d'une réunion-débat du PCF un prolo avait attendu la fin pour oser une intervention timide et avait commencé en s'excusant de ne pas bien parler car il avait arrêté l'école dès 16 ans pour travailler en usine) ensuite car on a pas le même accès aux médias pour relayer cette parole.
Dans notre société l'accès à cette liberté d'expression est plus simple pour les bourgeois-es, pour les hommes et pour les blanc-he-s. Par exemple sur le site Mouvement HF on peut voir les inégalités de genre dans le domaine de l'art (sous représentation des femmes, paiement moindre...) - note au passage : étant donné qu'au niveau de la scolarité on a tendance à pousser les femmes vers les lettres et domaines artistiques cette inégalité dans l'accès à l'expression est plus marquante). 

Reprennons l'exemple d'Exhibit B, voyons le traitement des manifestations contre cette exposition.
J'ai trouvé deux articles sur Libération.
Le premier prend clairement la défense de l'exposition. Parle du caractère raciste de l'exposition mais en prenant soin de mettre raciste entre guillemets et en italique (les mots sont important, la typographie aussi), met en doute de la légitimité de la parole du Collectif contre Exhibit B, larmoie sur le fait que c'est juste parce qu'il s'agit d'un blanc (blanc entre guillemets) qui représentent des noirs (noirs entre guillemets) alors que les critiques contre Exhibit B ne s'arrêtent pas à cela (il est par exemple fait mention de l'absence de représentation du colon blanc, du fait qu'Exhibit B s'inspire fortement de « The Colored Museum », pièce écrite en 1986 par l'auteur Afro-Américain George C. Wolfe sans jamais faire référence à cet auteur et à son oeuvre, le fait que Bayley se fasse du fric et une notoriété en exploitant les figurant-e-s noir-e-s ...), ne nomme que Brett Bailey et Hannah Arendt (plus Jean-Loup Amselle si on compte la signature) c'est à dire uniquement les artistes blanc-he-s et pas un-e noir-e et mentionne l'interview de Brett Bailey par Arte (l'invitation sur Arte montre cet accès facilité à la liberté d'expression).
Le second est un peu plus neutre, peut-être parce qu'il s'agit d'avantage d'une compilation de tweets que d'un article mais il prend quand même soin de présenter les opposant-e-s à Exhibit B comme violent-e-s et donc de légitimer le déploiement de flics, de défendre la police qui est "intervenue pour dégager le hall" et les violences policières qui en ont découlé.
Un texte sur le site des Inrocks, encore une fois plutôt pour défendre l'expo. Encore une fois sont prénommé-e-s celleux qui défendent l'exposition (ou qui sont allé la voir) pas les autres. Encore une fois on remet en cause la légitimité des opposant-e-s, car le MRAP et la LICRA défendent l'expo, car les figurants exploités par Bailey sont des noir-e-s habitant l'Île-de-France. Présenter aussi ce zoo humain comme une performance alors que dans une performance c'est l'artiste qui se met en scène, ici Bailey ne se met pas en scène, il tire bénéfice des figurant-e-s noir-e-s et de leur histoire. Justement sur l'histoire des noir-e-s à un moment dans l'article des Inrocks on lit l'arguement selon lequel "seulement les Noirs pourront parler de l’apartheid, et seulement les Juifs de la Shoah", ce n'est pas ce que j'ai lu des militant-e-s anti-racistes qui ont parlé de l'expo, iels n'interdisent pas aux blanc-he-s en général et à Bailey de parler de l'apartheid ou de l'esclavage, ce qu'iels critiquent c'est qu'en tant que blanc-he-s (et je m'inclue) on a tendance à ne pas parler des colons, à ne pas parler des esclavagistes, mais seulement des colonisé-e-s, des esclaves. Encore une fois on condamne les manifestant-e-s présenté-e-s comme violent-e-s sans questionner la présence en force des policier-e-s et CRS sur place.
20 Minutes va directement dans l'accusation de censure (censure d'un spectacle qui continue à être donné avec des flics et CRS pour faire taire à coup de lacrymos et de tonfas celleux qui le critique, on a vu pire comme censure). Comme dans les autres textes les défenseurs et défenderesses de l'expo son nommé-e-s mais pas les opposant-e-s ni les figurant-e-s noir-e-s.
Europe 1 aussi met en doute le caractère raciste de l'expo, employant les guillemets habituels pour encadrer ce vilain mot et prétendant que les militant-e-s qui n'ont pas vu l'expo sont inaptes à s'exprimer car iels ne l'auraient pas vu (est-il besoin de lire Mein Kampf pour sacvoir qu'il s'agit d'un ouvrage antisémite?). Là encore on parle de censure pour défendre une expo qui continue à avoir lieu. Seule différence on mentionne un opposant à l'expo, John Mullen présenté comme à l'initiative de la pétition pour déprogrammer ce zoo humain (notons, car c'est important dans ce texte sur la censure invisible que John Mullen est un homme blanc et qu'il est présenté ici comme initiateur de la pétition plutôt que comme membre du collectif contre Exhibit B - je ne dis pas que John Mullen est responsable de cette présentation).
Le Point prend aussi la defence de l'expo. On retrouve ce qu'on avait vu d'en d'autres textes, les opposant-e-s ne sont pas nommés, présenté-e-s comme violent-e-s, un groupuscule qui n'a même pas vu l'expo. A côté de cela on met en avant les propos du directeur du théatre, insistant au point de mettre deux fois la même citation outragée sur "le viol de la liberté d'expression".
On retrouve la même chose dans le texte du Ouest-France, l'Express, Le Monde, l'Obs, Le Figaro ou Télérama. Je n'ai pas poussé ma recherche plus loin, on pourra toujours me dire que 12 textes sur des médias de gauche et de droite n'est pas significatif ce à quoi je répondrais "Non mais sérieusement tu te fouterais pas un peu de ma gueule", ou en anglais pour que ça pète plus "are you fucking kidding me".
Ces articles sont rassurant quant à la liberté d'expression de Brett Bailey. Il peut s'exprimer, son expo est protégée par l'Etat et les flics, les médias relaient ses défenseurs et défenderesses faisant au passage de la pub pour Exhibit B qui ne court aucun risque de censure.
Mais qu'en est-il de la liberté d'expression des opposant-e-s à Exhibit B?
On la censure. Et c'est accepté. Quand l'Etat envoie les flics et les CRS pour faire taire les gens, quand on leur refuse le débat, quand la majorité des médias les discréditent pour mieux les réduire au silence on assiste à une censure. Et les propos du directeur du théatre illustre ce mépris pour la liberté d'expression des opposant-e-s à Exhibit B, il refuse de laisser un espace d'expression aux noir-e-s et menace de convoquer des CRS en tenue de robocop (oui, apparement un directeur de théâtre peut convoquer les CRS, c'est beau un état policier) pour réduire au silence les opposant-e-s à l'expo.

Comme ces 12 articles ont pu le montrer nous n'avons pas tou-te-s le même accès à la possibilité de s'exprimer. Je compte sur toute la mauvaise foi habituelle de certain-e-s gauchistes pour dire le contraire, ce qui est drôle sachant qu'elleux-même reconnaissent que les bourgeois-es ont un accès privilégié à ce pouvoir d'expression. Le seul opposant à Exhibit B qui soit nommé est un homme politique blanc, membre du front de gauche donc qui a déjà un accès à ce pouvoir d'expression. Je reconnais que la compilation de tweets du second article de Libération met en avant (et nomme) d'autres opposant-e-s à Exhibit B, c'est l'un des avantages des réseaux sociaux, ils permettent de mettre en avant des paroles qu'on entendrait pas normalement et de contrer un peu cette censure invisible mais ça reste marginal (un texte sur 12). Je reconnais aussi que le premier texte en lien, celui de Slate, donne la parole à une opposante noire à Exhibit B, ça fait un texte sur 13, on a toujours une inégalité dans l'accès à la possibilité de s'exprimer.

Donc contexte : une société inégalitaire dans laquelle tout le monde n'a pas la possibilté de s'exprimer (et d'être relayé-e par les médias).
Dans ce contexte la liberté d'expression n'existe que pour celleux a qui on donne la possibilité de s'exprimer. Les autres n'en bénéficient pas.
Et pour la censure alors?
On peut observer deux types de censure. Celle qui consiste à limiter l'accès à la liberté d'expression (pour celleux qui possède cette liberté d'expression) et celle, plus insidieuse qui consiste à ne pas donner la parole à certaines personnes.
Cette censure là, cette censure invisible on l'accepte, personne pour la condamner, personne pour s'y opposer et pourtant elle concerne tellement de monde.
Censure des prolos, des femmes, des racisé-e-s, des trans, des homos, des bi-e-s, des handicapé-e-s...

Défendre La Liberté d'Expression (avec tout plein de majuscules) et s'opposer à la censure sans tenir compte du contexte (tout le monde n'a pas accès à cette liberté et il existe de fait une censure invisible accéptée) c'est dématérialiser ces idées de liberté d'expression et de censure, c'est les couper du réel pour les ratacher à un absolu quasi divin. Et c'est incompatible avec une politique de gauche (communiste ou anarchiste).

Koala