Jeudi 4 Décembre il y avait un débat sur la montée du fascisme organisé par de jeunes communistes. Débat auquel je ne me suis pas rendue.
Pourquoi?
Parce qu'après quelques prises de têtes avec des "camarades" de gauche je savais à peu près à quoi m'attendre, je savais que cette discussion-débat risquait de se résumer à associer le fascisme à la droite (et à l'extrême-droite), à la rigueur quelques piques visant Valls et le PS mais pour mieux dire que de toute façon "le PS n'est pas de gauche".
Alors j'aurais très bien pu y aller pour m'assurer que les dérives conspirationnistes et fascistes de certain-e-s à gauche seraient mentionnées (et sinon pour le faire) mais si je ne suis pas allée à ce débat c'est aussi parce que j'étais fatiguée. Fatiguée d'avoir eu le même jour une discussion avec des libertaires qui non content-e-s de relayer un discours conspirationniste misogyne, lesbophobe et transphobe rejettaient toute critique de ce discours, au nom de la sacro-saint liberté d'expression et contre la vilaine censure et surtout car c'était un "camarade" qui tenait ce discours (sous-entendu que celleux qui le critiquent ne sont pas des "camarades" ou en tout cas pas des "camarades" méritant le droit à la parole). Je parle ici du relaie du conspirationiste Alexis Escudero par Article 11 et je vous conseille de lire les textes suivants sur Escudero et PMO : Retour sur le salon des éditions libertaires de Lyon 2014Alexis Escudero : Antiféministe, Masculiniste, Homophobe!, Super-féministe au salon... et en colère, Vous êtes cons ou quoi?, Les dérives confusionnistes de Pièces et Main-d'Oeuvre, Pièces et Main-d'Oeuvre bis ou encore la lecture critique de Clirstrim.

J'ai l'impression que pour certain-e-s être de gauche immuniserait au racisme, au sexisme ou au mépris de classe (etc...). On aurait trouvé une sorte de panacée, il suffirait de se revandiquer "de gauche" pour devenir une sorte de saint infaillible.
Ou alors on va reconnaître qu'il peut y avoir du racisme, du sexisme ou du mépris de classe (etc...) mais que bon, comme c'est moins pire qu'au FN et à l'UMP c'est acceptable.
Par exemple quand Mélenchon clame son amour de la patrie et à mi-mot sa nostalgie de l'Algérie française on ne voit que peu de gens critiquer le racisme de ses propos. On voit même un pan de la gauche expliquer qu'il y aurait un bon nationalisme, celui de gauche, et un mauvais, celui de la droite.
Autre exemple quand Chouard se mèle au mouvement de la 6ième république, de ce que j'ai lu s'il a été finalement décrété persona non grata dans ce mouvement ce n'est pas à cause des ses délires conspirationistes, de son racisme ou de sa misogynie mais à cause de ses liens avec des groupes d'extrême-droite. Ce qui signifie que les même idées portées par un individu de gauche passeraient nickel. Ce qu'on peut encore voir avec Mélenchon dont le discours se rapproche chaque jour un peu plus des délires de Chouard, condamnation de l'Europe, l'Allemagne, les financiers plutôt que du capitalisme, présenter le changement de République (en tirant au sort celleux qui rédigeront la constitution) comme une panacée alors que sans changement de conditions matérielles ça reviendra a souffler dans un violon.

Il ne faut pas fouiller longtemps pour trouver à gauche des discours racistes, misogynes, homophobes, transphobes, puants le mépris de classe (...), ainsi que des discours défendant les flics et les militaires. La gauche n'est hélas pas immunisée aux idées fascistes et je pense qu'il est de plus en plus urgent pour la gauche de se remettre en question, de ne pas sombrer dans le populisme et d'opter autant que possible pour une vraie politique matérialiste.
Car une réflexion critique est selon moi la meilleure arme contre le conspirationnisme et le fascisme, ne pas aller à la facilité qui consiste à attaquer un Autre abstrait (ou un groupe opprimé) mais contextualiser, toujours, et prendre conscience qu'on est face à des systèmes d'oppressions (racisme, capitalisme, sexisme...). Arrêter de croire que nous sommes pur-e-s car de gauche et prendre conscience que nous avons tou-te-s grandi dans ces systèmes d'oppressions, que nous avons eu une éducation raciste, sexiste, capitaliste (...) et que le premier fasco contre lequel il nous faut lutter c'est celui qui est dans notre tête, que pour révolutionner le monde il faut commencer par révolutionner nos esprits.
Et je m'inclue dans ce nous, pour peu que ça ait un sens je suis de gauche (pour être plus précise disons que mes idées se raprochent des idées communistes et libertaires) mais je ne suis pas exempte de pensées racistes, sexistes ou capitalistes. Je ne suis pas parfaite (je sais ça casse le mythe) et c'est un travail de tout les jours que de déconstruire tout ça (j'aime pas trop parler de déconstruction car je trouve ça assez abstrait mais je ne trouve pas d'autre mot).

Et c'est pas si dur de réfléchir aux contextes sociaux pour appuyer ses réflexions politiques plutôt que de délirer sur des "lobbys".
Je ne prétends pas que mes réflexions politiques soient le top du top mais merde quand on voit certaines idées qui sont relayées à gauche j'ai honte car deux minutes de réflexion suffisent à se rendre compte que c'est absurde.
Pour reprendre l'exemple d'Escudero :
Ses discours présentent les féministes et LGBT comme complices du corps médical (le "pouvoir technico-scientifique").
Il suffit de quoi, 5 secondes pour se rendre compte que c'est du n'importe quoi.
« De décembre 1995 à décembre 1996, je me suis trouvé en train de crever d’une endocardite – une infection bactérienne qui se loge et prolifère dans les valvules du coeur. Un simple examen par culture des germes de mon sang aurait immédiatement révélé l’origine de mes terribles accès de fièvre. Huit semaines d’injections permanentes d’antibiotiques en intraveineuses auraient éradiqué jusqu’à la dernière souche de bactéries dans les circuits de mon coeur. Cependant, ce que j’ai expérimenté fut une telle haine de la part de certains toubibs que j’ai failli mourir. Je me rappelle que tard, un soir de décembre, mon amantE et moi sommes arrivéEs aux urgences d’un hôpital, en pleine tempête de neige. J’avais plus de quarante de fièvre et celle-ci continuait à grimper, cependant que ma pression sanguine cognait dangereusement haut. Le personnel m’a immédiatement misE sous appareils de contrôle et s’est mis en devoir de faire tomber ma fièvre. Le médecin de garde commença à m’examiner physiquement. Lorsqu’il se rendit compte que mon anatomie était biologiquement femelle, il me renvoya un rictus qui en disait long sur ce qu’il pensait. Ne me quittant pas des yeux, il s’approcha d’une infirmière, qui était assise devant le tableau des instruments, et se mit à lui tripoter le cou et les épaules. Il lui parla de sexe pendant plusieurs minutes. Après cette démonstration appuyée de "sexualité normale", il me dit de m’habiller et quitta la pièce en faisant voler la porte. Encore dans le coltar, je me débattis pour arriver à enfiler mes habits, et pour arriver à me rendre compte de ce qui venait de se passer.
« Le médecin revint lorsque je fus habilléE. Il m’intima de quitter l’hôpital et de n’y jamais remettre les pieds. Je refusai. Je lui dis que je ne m’en irais pas tant qu’il ne me dirait pas pourquoi ma fièvre était si haute. Il me rétorqua : "C’est parce que tu es complètement tordue que tu as la fièvre". » Leslie Feinberg _ Nous sommes TouTEs en devenir
C'est cool d'être complice du "pouvoir technico-scientifique" n'est-ce pas, on est trop bien récompensé-e-s. Et ceci n'est qu'un seul des témoignages de la façon dont le monde médical traitre les "tordu-e-s" que sont les transgenres. Je pourrais vous raconter comment un médecin m'a fait passé un interrogatoire d'une demi-heure sur ma transidentité alors que je venais le voir pour une toux que je traînais depuis deux semaines ou comment un endocrinologue m'a expliqué que je devais obligatoirement passer par la vaginoplastie si je voulais faire une transition. Je pourrais rappeler que Billy Tipton est mort de ne pas avoir soigné un ulcère (pour que sa transidentité ne soit pas révélée) c'était en 89 mais aujourd'hui encore beaucoup de trans évitent autant que possible d'aller voir les médecins préférant ne pas être soigné-e-s qu'affronter la transphobie du milieu médical.
Et je pourrais facilement trouver des témoignages de gays, lesbiennes, bi-e-s, femmes ne voulant pas d'enfants pour montrer comment nous sommes traité-e-s par ce "pouvoir technico-scientifique" dont vous prétendez que nous sommes complices alors que nous en sommes plutôt les victimes.
Il y a aussi chez ces gens qui sont cririques de la technologie surtout quand elle peut améliorer les vies des trans, gays, lesbiennes, bi-e-s et meufs une valorisation de La Nature raccord avec celle des catholiques de la manif pour tous (présentée comme une sorte de divinité, pure, qui serait détachée du monde social, impur). J'ai pu voir un texte expliquant par exemple que les trans étaient complices du "pouvoir technico-scientifique" parce qu'on se faisait préscrire des hormones et mis en parallèle le fait que dans des peuples d'amérique du nord et en d'autres lieux (et époques) les trans changeaient de sexe "sans avoir recours à des hormones et à des opérations chirurgicales". C'est bien beau l'instrumentalisation de l'anthropologie pour justifier votre transphobie mais merde c'est pas compliqué de voir qu'il y a un contexte social différent entre les peuples natifs américains et l'occident contemporain. Dans d'autres lieux et à d'autres époques il y avait d'autres modèles de genres, on acceptaient celleux que par abus de langage on appelle "trans" (appelation incorrecte puisqu'elle repose sur les notion de ce que sont un homme et une femme, modèle binaire occidental du 19-20ième siecle) mais dans notre société patriarcale occidentale le passing est une condition nécessaire pour survivre quand on est trans. Si on était pas dans une société patriarcale, si on était pas dans une société transphobe où je risque d'être agressée, où je suis insultée alors peut-être que je n'en aurais rien à foutre du passing et je pourrais surement me passer de traitement hormonal, du laser et potentiellement de chirurgie mais ce n'est pas le cas.
Et faut arrêter de nous prendre pour des con-ne-s, des enfants naissent par PMA depuis la fin du 18ième siècle, par FIV depuis la fin des années 70 et certain-e-s ne critiquent que maintenant qu'il est question de permettre aux bi-e-s et homos d'avoir recours à ces téchniques, sans homophobie osent-iels prétendre. Là aussi on peut tenir compte du contexte social et l'homophobie devient frappante. Les hétéros ont recours à la PMA et à la GPA à l'étranger : vous vous en foutez. Les lesBIEnnes et féministes demandent la possibilité de recours à la PMA pour les couples de femmes, les femmes célibataires et les mecs trans, des gays demandent de pouvoir recourir à la GPA et là seulement vous commencez à critiquer cet usage de la technologie. Mais allons plus loin, vous critiquez la technologie alors qu'elle peut améliorer des vies, vous présentez la technologie comme libérale mais encore une fois tenez compte du contexte social, la technologie n'est pas mauvaise en soit, c'est le capitalisme et l'économie de marché qui font qu'elle est principalement utilisée de manière libérale. Puis bon avant de délirer sur une utilisation possible de la technologie dans un futur de science-fiction il faudrait peut-être tenir compte de certaines utilisation réelles, le fait que les nouvelle technologies servent à fliquer les gens par exemple.

Alors ouais j'en ai marre qu'on résume le conspirationnisme et le fascisme à la droite quand à gauche on semble avoir abandonné la réflexion critique au profit de discours confus, parfois clairement conspirationnistes. On abandonne la critique des systèmes d'oppressions, on préfère taper sur l'Europe, les "banksters", la finance, les Etats-Unis, le PS qui nous a trahi les salauds... plutôt que sur le capitalisme et au passage on délaisse toute condamnation des systèmes d'oppressions autres que le capitalisme ce qui permet à gauche de relayer les délires conspirationnistes de la droite sur le puissant lobby gay de Pierre Bergé, ou les idées racistes selon lesquels les musulman-e-s nous envahissent pour nous imposer leurs cultures.

Koala