Partout je suis out. Partout on m'a outée. Partout je suis visible comme la meuf trans.
Bon peut-être pas partout mais c'est bien l'impression que cela me donne.
Je ne suis que rarement vue comme une femme, bien plus souvent comme une femme trans, limite même comme une femmetrans, tout attaché, en un seul mot. Comme si on acceptait de ne me voir comme femme que dès lors qu'on rappelle bien que je n'en suis pas vraiment une. Que je suis une femmetrans. Un truc qui ressemble à une femme mais...

Dans quelques jours ce sera le jour de la visibilité trans.
On va encore se prendre plein d'injonction à être visibles, des initiatives pour nous mettre en avant.
" Hey, regardez cette femmetrans, regardez cet hommetrans. "
" On dirait pas que c'est une femmetrans. Comment cet hommetrans est sexy et en plus c'est pas un cismec. "
" La visibilité c'est important. Regarde Laverne Cox qui fait la promo de Richard Trans Women Can't Be Women O'Brien et de son Rocky Transphobic Picture Show. Importante la visibilité. Regarde Brigitte Boréale qui explique en prime time que traiter les femmes trans comme des mecs c'est ok, de la blague entres potes. Soyez visibles. "

Je n'en peux plus de cette visibilité pétée. Je dis pas que c'est pas une bonne chose, que ça ne peut pas aider de jeunes trans mais êtes vous capables de nous offrir la protection qui va avec ?
Etes vous capable de nous accepter sans nous assigner à une nouvelle classe de genre bien à part : trans ?
Je n'en ai pas l'impression.

J'aimerais tellement être invisible.

Depuis peu il y a pas mal de critiques d'une inclusivité des trans un peu pourrie. Voire carrement transphobe.
Je vais résumer le problème :
On a pas à s'outer. Si votre inclusion des trans passe par l'obligation implicite de s'outer alors ça ne vaut pas le coût.
Et beaucoup de ces initiatives "inclusives" réclament justement que nous nous outions au préalable.
On est ok pour inclure un mec mais seulement s'il nous prouve qu'il n'en est pas vraiment un (les vrais sont les cismecs).
Et les femmestrans sont bienvenues mais il faut qu'elles portent bien haut leur étiquette de femmetrans. Qu'il n'y ait aucun doute que ce sont des "personnes à pénis" (même si elles sont passées par la vaginoplastie elles restent assignées à ce pénis).
J'aime la soie et les dentelles mais je ne veux pas pour autant d'une transphobie drapée de soies et de dentelles. L'inclusivité des trans ne peut fonctionner que si on peut avoir un droit à l'invisibilité. Si on nous oblige à porter un panneau géant qui nous ramène à la transitude et nous y enferme alors ce n'est pas de l'inclusivité mais de la marginalité. On est toléré-e-s dès lors qu'on accepte de rester dans la marge.

Je n'ai aucune confiance en moi.
Je me déprécie. Je déprécie mon travail.
J'ai toujours eu ça en moi mais depuis que je suis out c'est pire. Je pense que je dois ça en parti à ma visibilité. Une visibilité qui est souvent indésirée.
A force d'être out et outée de partout, à force de "je l'ai dit à [insérer le(s) nom(s)]" sans même me demander mon avis, j'ai fini par comprendre que je serais toujours ramenée à ça. Jamais considérée comme une femme mais plus comme une contrefaçon de femme, une femmetrans. Et si je ne suis qu'une contrefaçon, s'il faut le dire partout, limite me le tatouer sur le front, alors ça doit valoir pour tout ce qui peut venir de moi. Des ersatz de choses venant d'une ersatz de femme.
J'ai longtemps fait comme si cela ne m'attegnait pas mais cette visibilité de tout instant est psychologiquement usante et fini par être dévalorisante.

Nous ne pouvons peut-être pas payer le coût de cette visibilité.
Notre communauté est trop fragile et nous sommes trop fragiles en tant qu'individus.
Tant qu'on aura pas le droit à l'invisibilité, tant que le coût de cette visibilité ne sera pas attenué, je ne pourrais plus participer à cette journée de la visibilité sans me dire que je me mets en danger et que je mets en danger d'autres trans.

Koala