A lire en préambule

Il y a peu j'ai eu des réflexions sur quelques points qui se recoupent.
En fait je suis arrivée à deux questionnements :

  • Qui a accès à la parole en milieu militant ?
  • Comment et pourquoi ?

Je vais donc donner mon point de vue sur ces deux question avec ce texte synthèse de mes tweets à ce sujets.

 

Qui a accès à la parole en milieu militant ?

Sans titre
Il est clair que quand on voit les invité-e-s lors de conférences-débats entre militant-e-s on va avoir un certain élitisme (pour ne pas dire un mépris de classe) et on va alors se demander où sont les prolos ?
J'ai rien contre les universitaires (à part un peu de mépris mais j'essaie de corriger ça), les doctorant-e-s, les étudiant-e-s de fac préstigieuses, des gens qui ont un bon CV de militant-e.
Alors peut-être que c'est un peu exagéré. Mais je me demande dans ce cas (d'un point de vue quelque peu narcissique) pourquoi je n'ai jamais été invitée à ce genre d'événement ?
J'écris des textes pour ce blog depuis 2011, on a dit du bien de mes textes et j'ai eu une certaine célébrité. Pourtant on ne m'a jamais invité a intervenir en public (non pas que je le recherche).
J'ai été dans une asso de défense des droits LGBT pendant plusieurs années, j'ai écrit quelques textes pour cette asso, j'ai tenu des permanences, j'ai donné des coups de main quand il y avait besoin et là aussi on a jamais pensé à moi pour parler des droits des trans. Pour une réunion public on a même préféré un jeune mec en début de transition qui a alors dit à propos de la psychiatrisation des trans "c'est vrai qu'on a un problème [psychiatrique] à vouloir changer de sexe".
Alors deux possibilités me vienne sur le pourquoi de ma non-invitation. La première c'est qu'il y a eu de l'hypocrisie à propos de mes textes, c'est de la merde, sans intéret, mais on ne voulait pas me blesser. La seconde c'est que je n'ai pas le CV pour être invitée à ce genre d'événement.

Les experts

les-experts-miami-c-est-fini

 

Il y a un an (ou deux, le temps passe vite) Arnaud Alessandrin était invité comme intervenant pour la queer week au sujet du transféminisme. Des femmes trans ont critiqué cette invitation d'un mec cis et le conférencier a fini par annuler sa venue.
A l'époque j'étais une de ses "amies" facebook. J'ai pu lire son message d'incompréhension. J'ai aussi pu voir une solidarité de mecs gays cis se mettre en place en utilisant des arguments réactionnaires (parlant critiquant une intollérence des meufs trans, un communautarisme, allant limite jusqu'à considérer qu'il s'agissait d'une preuve de cisphobie - même si cela n'a jamais été nommé) et notre expert était (en tout cas à mes yeux) assez indulgent envers les remarques réactionnaires de ses défenseurs.
Alors du coup j'avoue j'ai une rancoeur assez particulière envers ce mec. Du personnel plus que du politique mais on va oublier le premier et s'intéresser au second. Car c'est assez symptomatique.
Si, pour parler transféminisme, on invite Arnaud Alessandrin plutôt que moi (ou plein d'autres meufs trans tout aussi capables) c'est parce qu'il est un expert des trans. C'est un docteur en sociologie qui a fait sa carrière et sa notoriété en traitant du genre en général mais plus particulièrement de la transidentité, allant jusqu'à faire des trans le sujet de sa thèse, d'un séminaire (avec Eric Macé, autre homme cis docteur en sociologie) et d'autres écrits. Il se vantait même d'être bien renseigné sur le transféminisme puisqu'il avait rencontré des femmes trans en amérique latine.
J'avoue que pour le coup je suis bien moins experte. Je suis juste une meuf trans. Et je n'ai jamais eu l'opportunité d'aller en Amérique du sud pour rencontrer des camarades trans et donc je ne dois pas être assez compétente pour parler transféminisme. Si Docteur Arnaud Alessandrin veut me payer le voyage (et une rente) je veux bien me remettre à jour d'un point de vue militant.
Je suis méchante mais on voit bien là qu'il y a un privilège de classe. Si Arnaud Alessandrin peut se payer un voyage en Argentine pour rencontrer des militantes trans et renforcer sa légitimité comme expert des trans comment puis-je lutter alors que je peux difficilement aller à des événements militants à Paris (surtout qu'on ne m'y invite pas).

Je vais arrêter là de personifier le problème. Si cela se résumait à Arnaud Alessandrin ce serait cool mais le problème est plus vaste. Et ne se résume pas aux luttes trans.
Le problème vient que dans les milieux militants, y compris les radicaux-alternatifs-révolutionnaires on va donner de la légitimité à celles et ceux qui ont un bon CV. Quand je parle de bon CV je parle des diplomes (doctorats ou à la rigueur de masters, un CAP couture flou n'aura pas vraiment de poids ici - alors que perso je trouve ça plus cool qu'un doctorat en sociologie), l'experience universitaire (et si l'université est préstigieuse c'est un plus, Sciences Po ça pète plus sur le CV que la fac d'Angers), l'experience militante (là encore avoir tenu des permanences associatives sera moins bien classé qu'avoir été au bureau d'une grande asso)...
Et à cause de cela on restreint un peu plus l'accès à la parole des moins privilégiés qui osent à peine intervenir et qui se sentiront dans une position de spectateur plutôt passif des luttes et réflexions militantes.
Même si je pense qu'il faut quand même un minimum de bagage pour intervenir publiquement (ce qui peut, par-exemple, éviter de dire que les trans ont quand même un petit problème psychiatrique) je ne défends pas cette forme d'entre-soi élitiste. Je pense qu'on doit mettre en avant des personnes qui sortent du milieu académique. Et je pense aussi qu'un des rôles des associations avec des temps en non-mixité et d'apprendre à celles et ceux qui s'en sentent capables à intervenir publiquement (parfois même si on est en désaccord sur certains points).

 

Pourquoi et comment a-t-on accès à la parole ?

Maintenant un autre truc qu'on a pu remarqué c'est que quand on donne la parole aux minorités de toute façon c'est pour parler du seul sujet qu'on nous croit capable d'aborder : notre vécu en tant que membre de cette minorité.
C'est un truc qu'on a dans les émissions voyeuristes nulles mais qu'on retrouve dans les milieux militants (et là encore j'inclue les milieux alternatifs-radicaux-révolutionnaires).
Une meuf sera surtout considéré comme compétente pour parler des trucs de meuf. Et même si c'est pour parler d'autre chose il faudra qu'elle le ramène au fait d'être une meuf. A l'inverse un mec pourra très bien être considéré comme compétant lorsqu'il s'agira de parler féminisme.
C'est pas que je n'ai pas envie de parler de trucs de trans mais bon si un jour on m'invitait à intervenir j'aimerais que ce ne soit pas QUE pour parler de ça. Comme si j'étais incapable de parler d'autre chose (sachant que mon dernier texte sur ce blog parle anarchie et rapports de pouvoir). Le truc qu'on m'a fait remarqué c'est que non seulement nous sommes cantonné-e-s à ne traiter qu'un seul type de sujet mais en plus on nous impose un axe particulier : celui du vécu.
Là encore les minorités sont considéré incapable de politiser leurs vécus et de ne pas forcement voir l'intéret de lister les anecdotes pour condamner une oppression systémique. Oui j'ai des anécdotes de transphobie à raconter, j'en ai d'ailleurs raconté à plusieurs reprises, mais aujourd'hui je me demande s'il le faut vraiment.
Est-ce que sans ça vous considéreriez que c'est ok de me ridiculiser, de vous moquer de moi, de m'insulter, me menacer ou me frapper ?
Si je ne vous donne rien de mon vécu est-ce qu'on est pour autant en droit de me considérer comme une citoyenne de seconde zone ?
En fait je crois qu'à partir d'aujourd'hui je vais refuser de parler de mon vécu. Peut-être que si un jour on arrête de nous cantonner à cela, qu'on considère que les minorités sont aussi capables de politiser les choses et ne sont pas qu'une source d'anecdotes croustillantes alors je réviserais mon avis.

 

Voilà pour la petite synthèse.
J'ai sûrement oublié plein de trucs mais il est tard et j'ai tellement de trucs à gérer que si je n'envoie pas ce texte ce soir je crois bien qu'il ne sera jamais publié.

Une Koala toujours en colère

Petit plus avec Arnaud Alessandrin qui vient pleurer dès lors qu'on met en lumière le fait qu'il utilise les trans et leurs vécus pour se construire une carrière universitaire.
D'après cet article (attention il est ignoble et voyeuriste) monsieur est un sociologue spécialiste de la question [trans]. C'est drôle car quand j'ai posté cet article le même est venu pleurer en commentaire qu'il ne se considérait pas comme spécialiste et qu'il ne parlait pas de "la question trans" mais qu'il exploitait nos vécus pour parler de lui.
C'est pourtant bien copmme sociologue expert qu'il est présenté ici (encore).
Quand il est venu pleurer en commentaire suite à ce post il disait aussi qu'il aimait bien venir lire ce que je poste sur mon blog. L'expert en la question trans me considère-t-il comme un objet d'étude ?
Exploite-t-il ce que j'écris sur mon blog et mon vécu afin de se faire une carrière d'expert ?
Je n'ai aucun doute sur ces points.
Alors comme ce parasite des luttes trans aime venir ici je vais mettre les choses au clair : Arnaud Alessandrin est un ennemi politique des luttes trans.
Pourquoi je le considère comme un ennemi ?
Car Arnaud Alessandrin, sociologue spécialiste de la question, n'a aucun problème à être interviewer avec "le docteur Thierry Gallarda, psychiatre spécialiste de la question [trans toujours]" et accessoirement membre de la Sofect. Notons qu'être spécialiste est une affaire d'hommes cis, l'endocrinologue Catherine Brémont n'a pas le droit d'être spécialiste de la question trans. Et bon une femme trans qui milite depuis des années ne peut pas non plus être spécialiste.

Pourquoi je considère Arnaud Alessandrin comme un ennemi politique ?
Car la Sofect est un ennemi politique et qu'avec cet article le spécialiste Arnaud Alessandrin en devient un soutien.
La Sofect j'en ai déjà parlé sur ce blog, un copain en a parlé (et des alliés foireux) sur le sien. Mais si vous voulez un cours de rattrapage je vais faire vite.
La Sofect est un lobby de médecins qui cherche à avoir une mainmise sur les vies des trans et nous imposent d'être diagnostiqués par leurs psychiatres.
Ce lobby s'oppose à ce que les trans puissent librement choisir leurs médecins (ce qui est un droit) et impose la psychiatrisation.
Il ne faut pas se fier à leurs discours actuels, hypocrites, où ils prétendent ne pas considérer les trans comme des malades mentales. Dans ce cas quel est le rôle de ces psychiatres "spécialistes" ?
Pourquoi faire pression auprès des médecins conseils de l'ass
urance maladie pour refuser les renouvellements d'ALD aux trans qui ne sont pas passés par leurs psychiatres "spécialistes" ?
Ce lobbying de la Sofect a détruit des trans et aujourd'hui encore il fait des dégats.
Des trans se retrouvent sans possibilité de poursuivre leur traitement à cause d'un non-renouvellement de leur ALD. Ils et elles doivent interrompre brusquement un traitement, suivi parfois depuis des années, à cause de ce lobbying de la Sofect. Et aucun suivi des conséquences d'un arrêt brutal.

Il y a aussi, dans le lobbying de la Sofect, une chose inquiétente concernant les possibilités de suivi psy pour les trans. C'est pour beaucoup une nécessité, j'ai eu un suivi avec une psychiatre pendant 5 ans (à peu près de 2011 à 2016). Cela m'a été utile.
Mais, peut importe comment ils le présentent, le but des psychiatres de la Sofect se résume à diagnostiquer les trans. Si être trans n'est plus considéré comme une "affection psychiatrique de longue durée" (ALD 23 - depuis la loi Bachelot en 2010 le "transsexalisme" a été reclassé comme hors loste) alors pourquoi y a-t-il toujours des "psychiatres spécialistes" à la Sofect. C'est là l'hypocrisie de ce lobby. N'importe quel psychiatre (voire psychologue) devrait être capable d'accompagner les trans, pas besoin d'experts, mais la Sofect veut garder un monopole, le pouvoir sur les vies des trans.

Celles et ceux qui n'ont pas de problème avec l'idée que la Sofect puisse diriger les vies des trans sont mes ennemis politiques.
Et je comprends qu'un mec cis qui pille les travaux et vécus des trans pour construire sa carrière universitaire n'ait aucun problème à ce que des cis exploitent les vies des trans (et en détruisent) pour s'assurer un monopole. Après tout ce n'est pas Arnaud Alessandrin qui sera en danger à cause du lobbying de la Sofect.
Et le pire c'est que le sociologue spécialiste de la question n'est qu'un symptome. Le moyen de voir qui dispose du pouvoir, qui est sujet, spécialiste et qui n'est qu'un objet destiné à délivrer des témoignages.