Depuis plusieurs mois je travail un texte-réflexion sur la dépolitisation de nos luttes mais j'ai rencontré deux problèmes :

  • Il y a beaucoup de choses à dire, j'ai l'impression que chaque bout de réflexion soulève une nouvelle interrogation, qui soulève une nouvelle interrogation, qui soulève une nouvelle interrogation ...
  • Souvent il y a des idées pour lesquelles je n'arrive pas à trouver les mots, pas les bonnes formules

Donc j'ai décidé de publier cette réflexion partie par partie (pour le rythme on vera) et de discuter autour.
Attention je parle de discussion pas de débat. L'un des critère nécessaire (mais non suffisant) pour que cette discussion ait lieu c'est faire preuve d'humilité, avoir une véritable écoute entre les participant-e-s et garder à l'esprit que nous ne sommes pas tou-te-s égaux (certain-e-s ayant des vécus qui nous seront toujours étrangers). Pour cette discussion il y aura une règle : mon blog = ma loi et tout commentaire méprisant, insultant, inutile, ira directement à la poubelle.

 


Quand on écoute certain-e-s militant-e-s de gauche on apprend qu'il y aurait d'un côté la vraie lutte, la lutte des classes, celle qui est politique, sociale, et d'un autre côté des luttes d'arrière-garde. Les luttes contre le racisme, le sexisme (...) sont présentées comme moins importantes, comme des luttes pour s'occuper entre deux manifs du premier mai, des luttes sociétales, on soutient mais c'est surtout pour la photo.
Un discours qui résonne avec celui de militant-e-s de droite qui nous expliquent qu'il y a plus important que les luttes pour les droits des minorités et qu'on devrait ce concentrer sur les problèmes socio-économiques, sur le boulot (même si pour eux cela se résume à aider les bourgeois-es à avoir une main-d'oeuvre plus malléable).
Dans les deux cas les luttes pour les droits des minorités, les luttes contre le racisme, le sexisme (...) passent à la trappe.
(Note : Je parle ici d'un clivage gauche / droite idéologique, pas d'un clivage PS / UMP)

 

I - Le "système", un truc qui n'existe pas vraiment.

Il existe des systèmes d'oppressions (sexisme, racisme, capitalisme...) qui ne bénéficient pleinement qu'à une minorité d'individus : Des hommes, bourgeois blancs (principalement chrétiens) cis hétéros.
Il faut prendre en compte deux choses.
D'abord le fait que cette minorité de mecs bourgeois blancs cis hétéros n'est pas la seule à profiter de ces oppressions. Les hommes bénéficient tous du sexisme, les blanc-he-s du racisme, les bourgeois-es du capitalisme, les hétéros de l'homophobie, les cis de la transphobie...
Ensuite (ça va avec ce que je dis ci-dessus) le fait qu'on peut parfaitement bénéficier d'une oppression et en subir une autre.

Exemple par rapport à un tweet lu récemment « "privilège blanc" = le SDF américain est privilégié par rapport au milliardaire saoudien. YOU DON'T SAY ? ».
Ce tweet = de la grosse merde.
D'abord car il y a un sous-entendu "SDF américain" = "SDF blanc", or nous sommes dans une société raciste dans laquelle la majorité de SDF n'est pas blanche. Mais parlons de cette comparaison merdique "SDF américain-blanc" / "milliardaire saoudien" déjà vu chez d'autres militant-e-s d'extrême gauche. Pourquoi cette comparaison est-elle si merdique?
Car elle fait une hiérarchie entre deux systèmes d'oppressions. Elle prend l'oppression capitaliste d'un côté (SDF/milliardaire), l'oppression raciste de l'autre (américain-blanc/saoudien) mélange le tout et, par un tour de passe-passe rhétorique digne du FN, déclare que le racisme est moins important que le capitalisme et on se retrouve à dire que l'américain-blanc est opprimé par le saoudien.

"Le système" ça ne veut pas dire grand chose. Ca dépend un peu de qui utilise ce mot mais trop souvent on l'utilise pour tout (et rien) mettre derrière. Ca devient un truc abstrait, fantasmé, présenté comme responsable de tous les maux de la société (cf l'utilisation du "Système" par les conspirationnistes et réactionnaires).
Reprenons la comparaison de merde ci-dessus en ayant une réflexion politique parlant DES systèmes d'oppressions.
Les SDF subissent l'oppression capitaliste (oppression qui bénéficie aux bourgeois-es).
Les saoudien-ne-s subissent l'oppression raciste (oppression qui bénéficie aux blanc-he-s).

Maintenant si on veut parler des deux oppressions c'est possible si on regarde comment elles s'articulent. Par exemple le fait que l’écrasante majorité des précaires (et des SDF) sont noir-e-s, arabes, asiatiques ou le fait que l’écrasante majorité des bourgeois-es sont blanc-he-s.
Et les SDF blanc-he-s dans tout ça?
Oui il y a des SDF blanc-he-s (je n'ai jamais dit le contraire). Iels sont opprimé-e-s en tant que SDF (oppression capitaliste) mais dominant-e-s en tant que blanc-he-s. Ca peut paraître absurde de dire que des SDF sont privilégié-e-s mais c'est un fait, si on les compare aux SDF noir-e-s et arabes les SDF blanc-he-s sont des privilégié-e-s. Par exemple la plupart des gens donneront plus facilement de l'argent à un-e SDF blanc-he (surtout s'iel parle un français correct) et ce n'est qu'UN exemple.
Les milliardaires saoudien-ne-s?
Oui iels sont privilégié-e-s en tant que bourgeois-e-s mais cela ne les empêche pas d'être victimes de l'oppression raciste. Il suffit de voir les réactions par rapport aux investissement qataris pour s'en rendre compte, les médias brandissent le spectre de "l'islamisation du pays", les partis politiques en rajoutent une couche mais à côté de cela on ne parle pas des investissements de bourgeois-es blanc-he-s, chrétien-ne-s en europe et dans les pays du Sud.

Je mets en lien un texte à lire de @negreinverti : L’intersectionnalité en question (1) : La dépolitisation blanche.

Koala


Morgane Merteuil qui a lu ce texte en avant-première (je sais pas si c'est une chance ou non) m'a fait deux remarques :

  • Il existe systèmes d'oppressions [...] qui ne bénéficient pleinement qu'à une minorité d'individus : Des hommes, bourgeois blancs (principalement chrétiens) cis hétéros.
    Je crois que je commence à remettre en cause ce genre de formulation, car du coup pour moi elle donne l'impression qu'on à affaire à un système "pyramidal" et je crois plus à une vision de croisements de systèmes d'exploitation. je veux dire, quand on lit comme ça on a l'impression que il y a au dessus les hommes blancs bourgeois cis het et en dessous les autres. et je pense que c'est un peu plus compliqué que ça. mais je crois que ça rejoint les questions que je me pose en e moment entre est-ce qu'il vaut mettre en avant la notion d'oppression ou celle d'exploitation ? et que je commence de plus en plus à pencher vers l'exploitation, qui pour moi exprime mieux ce qui se passe. et c'est ce que tu dis en dessous en fait. :) 

  • Ensuite sur "le système"; en fait dans la mesure où on peut dire qu'il y a une consubstantialité des différents systèmes d'oppression (le racisme fabrique le sexisme lui même fabriqué par le capitalisme et vice et versa et versou : le sexisme fabrique le capitalisme lui même fabriqué par le racisme etc etc (à chaque fois dans une certaine mesure); finalement on peut parler d'UN système je pense. un système à l'intérieur duquel tout est interconnecté, mais un système quand même; je veux dire que les 3 (enfin, les 3 qui semblent les plus significatif - race - classe - genre) sont pas autonomes les uns des autres; ils se fabriquent mutuellement) 

Le second point me parle.
En fait je trouve qu'il y a aussi des limites à parler des systèmes d'oppressions au pluriel plutôt que du système au singulier. Parler des systèmes d'oppressions peut laisser entendre qu'il n'y a pas de liens entres ces systèmes et qu'ils sont tous indépendants. (Alors que ce n'est pas le cas, cf ces tweets 1-2-3-4-5-6)
On va utiliser une métaphore que j'ai entendu la première fois chez Christine Delphy : Jongler avec plusieurs balles (balles = systèmes d'oppressions).
On peut considérer que le système le jongleur et ses balles. Le problème c'est que les balles sont toujours en mouvement, on risque d'avoir du mal à les différencier et on va alors se concentrer sur le jongleur et dire que toutes les balles ne sont au final qu'une seule balle.
Ou alors on peut se concentrer sur chaque balle mais comme dit plus haut on risque d'oublier que ces oppressions sont liées.
Je pense que l'idéal c'est de faire des zooms/dézooms, tantôt zoomer sur chaque balle, tantôt dézoomer pour prendre en compte le jongleur (je ne sais pas si c'est clair).

 

Prochain texte sur les bénéficiaires des oppressions qu'on tend à oublier avec la dépolitisation de nos luttes.