Il y aurait les vrai-e-s trans et les autres.
C'est une impression que j'ai en lisant certain-e-s trans. Bien sûr ce n'est jamais dit textuellement mais dans certains discours on a cette impression de hiérarchisation entre deux catégories de trans, primaires et secondaires, les autogynéphiles et autoandrophiles, même dans la "guerre" de terminologies transgenres/transsexuel-le-s/transidentitaires, dans les conflits binaires/non-binaires ou quand il est sujet de "passing" on retrouve parfois cette idée qu'il y aurait les vrai-e-s et les autres.

D'un point de vue militant il n'y a aucun intérêt à hiérarchiser les trans, aucun intérêt politique pour les trans à chercher qui sont les vrai-e-s et des autres.
Qui est légitime pour dire que tel-le-s trans sont des vrai-e-s et tel-le-s autres non?
La réponse est simple : Personne.
Mais voyons au cas par cas.

Trans primaires et secondaires :
A la base cette distinction vient de psychiatres cis "expert-e-s" (en sexisme, homophobie et transphobie vu qu'iels pratiques quotidiennement) et sert à distinguer celleux qui à leurs yeux ont le droit de faire une transition (les primaires) et celleux qui ne l'ont pas (les secondaires). Bien sûr ce n'est pas forcement parce qu'un (ou des termes) viennent de la psychiatrie qu'on doit les jeter à la poubelle (exemple avec le terme transsexuel-le-s sur lequel je reviendrais une prochaine fois) mais le problème avec primaires/secondaires c'est que ces termes créent clairement une hiérarchisation entre les trans.
"Mais parler de primaires/secondaires ce n'est pas dire que l'on veut empêcher les secondaires de faire une transition."
Cette argument je l'ai lu et je suis sûre que parmi celleux qui emploient ces termes il y en a pour dire cela en toute bonne foi. Mais dans ce cas pourquoi cette hiérarchisation?
Ça a un intérêt militant de dire qu'il existe des trans au premier degré et des trans au second degré?
A part si on désire ne militer que pour les "vrai-e-s trans" et laisser les autres dans leur merde cela n'en a aucun.
Et peu importe les définitions que vous donnez à ces mots, il s'agit là d'une hiérarchisation des trans et je pense qu'en aucun cas cela ne peut être bénéfique.
Faire une hiérarchie des trans revient a hiérarchiser nos besoins et nos revendications politiques (celles des "primaires" passent en premières et les autres on verra plus tard - ce qui veut dire jamais).
Cela revient aussi à légitimer les hiérarchies faites par les cis. Si nous, trans, sous-entendons qu'il y a de vrai-e-s trans il est logique que les cis cherchent à savoir sur quels critères reconnaître les vrai-e-s des autres et accordent plus de légitimité aux vrai-e-s trans.

Autogynéphiles et autoandrophiles :
Termes apparaissant dans le DSM-V (autant dire termes de psychiatres cis reconnus par eux-même) et qui désigne un "travestissement fétichiste", c'est à dire pour parler d'un travestissement lié à une forme d'excitation sexuelle.
Des travesti-e-s pourraient critiquer ces deux mots mieux que moi aussi je ne vais parler que des fois où ces termes sont employés (par des cis comme Martin Dufresne ou par des trans) pour invalider des trans.
Utiliser ce terme pour parler de trans c'est de la merde.
Pardon, je développe, utiliser ce terme pour parler de trans c'est de la grosse merde.
Cela revient sur l'idée que les trans feraient leurs transitions à cause de fantasmes sexuels, que leurs vies seraient centrées sur ces fantasmes, les trans apparaissant alors comme des pervers-es mais aussi comme des égocentriques (autogynéphilie / autoandrophilie : amour de soi-même en femme / homme).
Quel est l’intérêt politique d'employer ces termes quand on est trans?
Là encore je pense qu'il y en a aucun. Ce terme ne sert qu'à invalider les trans. Certain-e-s trans peuvent être tenté-e-s de l'utiliser pour invalider d'autres trans mais iels vont surtout confirmer le stéréotype selon lequel les trans seraient des pervers-es sexuel-le-s.

Transgenres, transsexuel-le-s et transidentitaires / binaires et non-binaires / opés et non-opés ... :
Qu'il y ait des discussions, des débats et des désaccords sur comment on se nomme, sur comment on voit sa transition, comment on s'identifie c'est compréhensible et plutôt normal. Le problème c'est de dire qu'en fonction du nom que l'on se donne, de comment on perçoit et envisage notre transition, du fait que l'on soit binaire ou non, opéré-e-s ou non certain-e-s seraient plus légitimes en tant que trans que d'autres.

Au sujet du passing je n'ai pas vraiment été étonnée de voir il y a peu une meuf trans invalider ce que je disais car selon elle j'étais moche. Ce qui est "drôle" c'est que je critiquais une trans à l’idéologie proche de l'extrême droite qui qualifie les gauchistes de "laideron-ne-s" (invalidation au physique encore).
Valider et invalider des gens au physique n'est pas propre aux trans, c'est même quelque chose de plutôt rependu, surtout quand la cible est une trans.
Mais là on tape dans un truc de beaucoup moins drôle, l'invalidation des trans en fonction de leur physique est quand même quelque chose de régulier, des "trop belle pour être un mec" ou des "trop moche pour être une meuf", tant d'insultes par rapport à un "mauvais passing". Tout cela peut entraîner une mauvaise image de qui nous sommes, cela peut entraîner un replis sur soi, un replis chez soi, des gens qui aimaient prendre soin de leur look vont laisser tomber et vont se sentir en insécurité à chaque sortie. Je parle plus ou moins en connaissance de cause, aujourd'hui je ne sors de chez moi que si j'y suis obligée, je ne me pomponne que rarement alors que j'adorais cela et les foules peuvent me donner un sentiment d'insécurité tel que je n'ai qu'une envie, courir me réfugier chez moi et ne plus en sortir.
Alors quand des trans jouent à cela, invalider d'autres trans en disant qu'iels sont trop moches, qu'iels sont des laideron-ne-s je vois plus rouge que si j'avais des lunettes en quartz-rubis. Sérieusement on devrait écouter des trans en fonction de leur beauté ou de leur "passing"?
Et qui juge de cela?
Et pour la dernière fois cela n'a pas d'intérêt politique. Enfin je me trompe peut-être, alors qu'on m'explique où est l’intérêt quand on détruit d'autres trans en les attaquant que leurs physiques.

Toutes ces hiérarchisations pour dire quel-le-s trans sont (les plus) légitimes à s'exprimer n'ont AUCUN intérêt d'un point de vue politique.
De même quand on vient dire qu'il vaudrait mieux voir des "philosophes" plutôt que les prostitué-e-s et sans-papiers qui "parasitent" nos luttes. AUCUN intérêt d'un point de vue politique car cela ne prend pas en compte le fait que les trans qui disposent le plus du pouvoir médiatique ce ne sont ni les prostitué-e-s, ni les sans-papiers. Bien sûr on les voit bien dans quelques "documentaires" (ou programmes de "télé-réalité") mais je me souviens aussi de trans médiatisées comme Chloé Avrillon ou Erwan, ex-participant de secret story, qui (du moins officiellement) ne sont ni prostitué-e-s, ni sans-papiers. On voit de plus en plus de trans plutôt privilégié-e-s s'exprimer dans les médias, surtout quand il s'agit de parler "sérieusement" (de ne pas faire un docu exotisant).

Les hiérarchisations, sous-entendre qu'il y a les vrai-e-s et les autres, reviennent juste à invalider des trans, surtout les plus précaires et sans réflexion politique sur la domination cis. Car c'est à cause de la domination cis que tant de trans sont précaires, invalider les trans précaires c'est faire taire certaines dénonciations de cette domination, c'est aussi donner aux cis la possibilité de nous valider ou non selon leurs critères et sélectionner les trans acceptables et celles qui peuvent continuer à mourir dans l'indifférence. C'est accepter de construire un petit coin de paradis sur es cadavres des plus précaires.
Pour tout dire je comprends que certain-e-s aient envie d'être validé-e-s, accepté-e-s par les cis. Etre trans c'est souvent être seule face à une majorité qui nous écrase et on crève de ne pas se sentir entourée, épaulée, même dans les assos dites GLBT. Cependant je n'y vois pas d’intérêt politique.
Cela n'a pas d'intérêt de hiérarchiser les trans, de laisser une élite s'exprimer, de dire qu'un-e trans blanc-he plutôt friqué-e est silencié-e par les meufs trans racisées et/ou prostituées.
Il y aurait les vrai-e-s trans et les autres.
Si tel est le cas, en tant que trans militante je me place du côté des autres.

Koala

Ps : « Ah ouais et les "détransitions" ça prouve pas qu'il y a des fausses et faux trans? »
J'entends presque venir ce commentaire alors je vais me permettre de vous couper l'herbe sous le pied : Non.
Cela ne prouve rien.
Qu'est-ce qu'on appelle "détransitionner"?
L'arrêt d'un traitement hormonal? Renoncer à certaines opérations? Faire machine arrière dans sa transition?
Quels facteurs peuvent pousser certain-e-s à "détransitionner"?
Iels ne supportaient pas leurs traitements? Ou iels étaient arrivé-e-s à un stade où iels ne voyaient plus l'intérêt de ce traitement / de ces opérations? Ou les pressions transphobes de la société (bonjour domination cis)? D'ailleurs combien ont "détransitionné" puis repris leurs transitions quelques années plus tard?
Bref je pense que trop souvent on parle de ces "détransitions" sans dire de quoi on parle, sans voir ce qui peut l'expliquer et au final là encore on fini par jeter le doute sur la légitimité de certain-e-s trans.