Dans mon texte sur la transphobie de certain-e-s féministe j'ai dit que je pourrais vous parler de la façon dont je suis "devenue féministe".
J'ai pas mal repoussé ça, je l'ai remis constamment au lendemain (comme j'ai longtemps repoussé l'achat de ces foutus perruques), aussi car j'avais parfois besoin/envie d'écrire d'autres textes, mais je me vais essayer de le finir maintenant.

La critique du sexisme chez les geeks par Mar_Lard et les commentaires qui ont suivi (l'illustrant parfaitement) m'ont remuée. En tant que Meuf Trans Gouine et surtout Geek (mais pas Gnomette) je me devais de réagir.
Avant il y avait aussi eu le 
texte de Tanxxx dans lequel je me retrouvais un peu, surtout dans le "je ne suis pas féministe mais...".
Puis il y a eu le texte de Jimbo dans lequel je me reconnaissais aussi un peu. Car même si ça ne me convenait pas, même si ça n'était pas vraiment moi, j'ai vécu 23 ans en tant qu'homme blanc hétéro et (enfant de) prolo. Je ne supportais pas cette vie, j'étais mal car déjà trans (mais je ne le savais pas encore) et même si je ne supportais pas les privilèges qui allait avec le costume masculin j'étais quand même privilégiée car perçue comme mec cisgenre. On peut dire qu'en tant que MtF j'ai été dominante et que je suis aujourd'hui dominée. J'ai connu les deux positions.

Ce texte est dans la catégorie des souvenirs, les prénoms y ont été modifiés.

 

Je suis née le deux novembre 1985 à 14h50. 
" Félicitations, c'est un garçon !" 
Voilà, on avait décidé pour moi. On venait de m'apposer une étiquette : GARÇON.
J'ai grandi et vécu en tant que garçon mais j'en garde peu de souvenirs. Certain-e-s y verront peut-être une excuse mais je n'ai pas beaucoup de souvenirs de ma vie entre 1985 et 2004, pour moi ce sont des années fantômes, elles ont existé, je ne suis pas sortie du néant en 2004 mais c'était des années sans vie sociale. Sans grand intérêt.

Je pourrais vous raconter ce souvenir de moi, à cinq ans, essayant des vêtements de ma sœur en cachette. Une petite jupe qui était dans un carton de vêtements/déguisements.

Et quoi d'autres ?

J'étais assez solitaire.
Il y a eu le divorce de mes parents quand j'avais 12 ans.
Des déménagements.
Environ deux ans chez un homme monstrueux. Vouloir fuir. Vouloir mourir. Plaquer l'un des flingues de cet homme contre ma tempe. Ne pas pouvoir presser la détente. Me sentir lâche, impuissante, inutile
Un peu avant cette époque le besoin de vivre en temps que fille a commencé à venir me hanter. Je croyais que ça m'était interdit.
On est parties. De nouveaux déménagements.
Collège, lycée, rien a signaler.
A part quelques insultes, des "PD" lancés à la volée.
Des notes parfois bonnes, souvent moyennes. Et toujours la solitude.
Et toujours plus l'envie d'être une fille.
Et toujours l'impression que ce n'était pas possible.
Et me travestir en secret.
Souffrir, cogner dans les murs pour contrôler la douleur.
Et plein d'autres trucs.
Puis j'ai eu mon bac.
Je suis allée à la fac.
Des choses ont changées.

Mon éducation et mon vécu avait fait de moi une petite gauchiste ne supportant pas les inégalités et discriminations. On peut dire que j'ai eu, de par ma famille une socialisation primaire féministe et pourtant... (j'aime bien ce texte de Stéphanie, je me reconnais un peu dans le côté famille de «femmes fortes».)
J'ai eu une socialisation primaire féministe et gauchiste pourtant avant d'arriver en fac je ne voyais pas vraiment. La domination du rapport bourgeoisie/prolétariat aurait dû me sauter aux yeux et pourtant même celle-là j'avais du mal à la voir.
Pour ce qui est du rapport de domination hommes/femmes là aussi je ne voyais rien. J'étais même du genre à dire "je ne suis pas féministe mais pour l'égalité entre les individus", c'est dire si j'étais naïve.
Ma mère, ma sœur et moi nous nous étions retrouvées dans les pattes d'un homme violent. Mais cela ne m'avait pas vraiment ouvert les yeux.
Une voisine avait viré son compagnon trop violent. Il était revenu. Il avait défoncé la porte de son exe. J'avais appelé les flics. Mais cela ne m'avait pas plus ouvert les yeux.
Et même quand une flic a essayé de décourager cette voisine de porter plainte le lendemain matin, en lui disant qu'elle exagérait  que les disputes de couple ça arrivait, qu'elle aurait dû porter plainte le soir même si vraiment c'était grave, même là je n'ai pas vraiment ouvert les yeux.
Pour moi ces violences étaient anecdotiques  Des cas particuliers. A mes yeux c'était le fait d'individus et je ne voyais pas vraiment de lien avec la société. Pour moi le sexisme restait une choses abstraite.
Peut-être parce que je ne voulais pas voir. Peut-être car j'étais encore assez jeune. Peut-être aussi car j'avais mes propres problèmes, un mal être que je ne savais pas encore nommer. Rien de tout ça n'excuse le fait d'avoir gardé les yeux fermés si longtemps, cela peut l'expliquer, pas l'excuser.

Comme je l'ai dit ci-dessus les choses ont changé avec mon arrivée en fac.
J'ai l'impression qu'en 2005 je me suis pris la réalité des choses en pleine face. En fait tout ça a été beaucoup plus progressif, ma naïveté, tendance bisounours, est telle qu'aujourd'hui encore je me prends quelques claques. Mais en 2005 j'ai eu ma première prise de conscience de tout ça (et dans les mêmes moments j'ai découvert que j'étais trans) du coup ça m'a un peu secouée. Ca a été le véritable éveil de ma conscience militante et même si à cette époque je disais encore "Je ne suis pas féministe mais..." la machine était mise en branle.

Laissons passer quelques années.
Pour reprendre la métaphore de la pillule rouge disons que je suis née et que j'ai grandi dans une famille où on me donnait des extraits de cette pilule rouge. Rien d'assez fort pour m'éveiller mais assez pour que j'ai des sursauts.
En 2005 j'ai pu prendre l'une de ces pilules, je l'ai avalée et j'ai commencé à voir. Mais la digestion fut lente.

On est le 16 mai 2009, Cassandra naît lors de la pride.
Et après cette naissance je me suis rendue compte de la merde que ça allait être. Adieu privilèges cis, privilèges hétéros, privilèges masculins.
Alors je me suis enfermée dans un groupe que je pensais safe. Je voyais toute la merde qu'il y avait à l’extérieur du groupe mais dans le groupe c'était OK.
Puis ça c'est mal terminé. On était en septembre 2010 à peu près, j'ai commencé à déprimer. J'avais la haine.

Mars 2011, je change d'appart. Toujours sur Angers. Et j'ai eu le net. J'y passais beaucoup de temps (qui a dit comme aujourd'hui?). J'allais sur des blogs (surtout BD poke plein de gens) que j'aimais bien, je flânais un peu sur le net, lisais beaucoup. Puis en mai 2012, via Janine_BD je tombe sur un blog intitulé Genre! (et en sous titre : je m'interroge, tu t'interroges, interrogez-vous). Je le lis, je m'interroge et je me rend compte que... Bah je suis féministe.
Au final je ne sais pas quand j'ai fini de digérer la pilule  Certainement entre septembre 2010 et mai 2012 mais bon il faut comprendre qu'à cette période j'étais un peu en pleine tempête. Détruite, une hospitalisation en centre médico-psychologique, une seconde hospitalisation en HP cette fois, système D pour transitionner, des forums trans où on ne pouvait pas être safe, c'est dans cette tempête que j'ai fini de digéré la pilule du féminisme.

J'étais féministe et je ne savais pas quoi faire pour militer. Bon au moins je savais que le groupe militant que je ne pouvais/voulais plus voir ne me poserais pas trop de problèmes vu que sur les questions LGBT et féministes je pouvais être sûr-e-s de ne pas les voir (à part à la pride avec un ou deux drapeaux pour faire acte de présence). Du coup je suis allée à quelques événements féministes mais au final j'y retrouvais souvent les mêmes personnes, je ne m'y reconnaissais pas vraiment, j'avais l'impression que c'était pas super utile.
En juillet 2012 suite à un commentaire sur le blog Genre! A_C_Husson m'a proposé d'écrire un texte par rapport aux questions trans (celui-ci). J'ai accepté en pensant que c'était cool mais que ça n'apporterait pas grand chose. Je ne pensais pas qu'on pouvait changer les choses par internet (et pourtant c'est le net qui m'avait fait digérer la pilule du féminisme).
Puis en août 2012 il y a eu le texte de Mar_Lard au sujet de l'apologie du viol dans un article du magasine Joystick, ce texte m'a secouée mais pas autant que le shitstorm antiféministe dans les commentaire. Alors je me suis rendue compte qu'on pouvait mettre des coups de pied dans la fourmilière grâce au net. Je ne sais plus si j'avais déjà fini mon texte mais je me suis rendue compte que ça pouvait avoir un intérêt, même minuscule.
Je voyais la violence que Mar_Lard prenait en pleine face en réponse à son article et je me sentais impuissante. Je me suis créé un compte twitter (au moment où elle décidait de prendre ses distances) en partie pour dire que son texte m'avait secoué, qu'elle avait eu raison de l'écrire et qu'elle n'était pas seule.
Via twitter j'ai rencontré des gens avec qui j'ai un peu sympathisé. J'ai fais lire mon texte à des gens car j'avais besoin d'avoir des avis (je n'avais pas de réponse d'A_C_Husson, qui devait bien être occupée avec les retombées de l'article Joystick et avec son job, mais vu que j'ai autant de confiance en moi que... bah quelqu'un-e n'ayant aucune confiance en soi je me demandais si elle ne l'avait pas juste trouvé merdique mais qu'elle n'osait pas me le dire) et on m'a conseillé de le mettre en ligne sur un blog. Une idée plutôt bonne car après avoir fini mon premier texte je me suis rendue compte que j'avais plein de trucs à dire.
Du coup voilà comment ce blog est né.
Et voilà comment j'ai commencé à militer sur le net.

Alors je sais pas si ma présence apporte grand chose. Puis bon avec ma confiance j'ai tendance à pas trop comprendre comment on peut trouver de l’intérêt à ce que je dis. J'essaie de me dire qu'en fait je suis pas si nulle mais j'ai toujours l'impression qu'un jour on viendra me remettre à ma place de bonne à rien.

Quand un de mes textes dépasse les cent visites :
PourquoiMoi

J'ai rencontré des gens formidables. J'ai aussi vu des gens exaspérants.
Cela me fait du bien et en même temps j'ai parfois l'impression de passer mon temps à être en colère, épuisée.
Cela me redonne espoir puis parfois ça me donne plutôt envie de tout laisser tomber pour aller vivre dans une ferme avec des gens cools.
Cela m'aide parfois à me sentir moins seule et à d'autres moments au contraire je me sens presque plus isolée à cause de ces présences virtuelles.
Des gens plus cools que je ne le serais jamais me parlent, me suivent sur Twitter, voire me demandent en amie sur Facebook.
Des fois on s'engueule, on est en désaccord, voire on s'unfollow pour des broutilles.
On se créé nos cercles cyber-militants.
Franchement je ne regrette rien. J'ai l'impression d'avoir beaucoup appris, j'ai l'impression d'avoir encore beaucoup à apprendre  J'ai l'impression d'avoir beaucoup pris et si peu donné en retour (et du coup j'essaie un peu de me rattraper).
Je suis Cassandra, je suis une (cyber-[trans-])féministe  et j'espère que je réussirais à changer quelques trucs.
Je pense pas pouvoir détruire le cis-hétéro-patriarcat - moi qui ne suis qu'une petite pas grand chose. Mais je continuerais à parler. Je continuerais a essayer.

Ma mère, ma sœur et moi avons été prisonnières d'un homme violent. Une scène restera gravée dans ma mémoire (enfin pas qu'une hélas).
C'était sur la fin de cette période de cauchemar, cet homme avait plaqué ma mère contre une comtoise, il l'a menaçait d'une masse et ma mère a dit, glaciale : « Vas-y, frappe! Mais me rate pas, si tu m'rates moi je te raterais pas. »
Cet homme violent n'a pas frappé, il a laissé ma mère. 
Je ne crois pas qu'il y a une morale à cette petite histoire. Je sais juste que j'avais envie de finir par cette phrase. La cracher au visage du cis-hétéro-patriarcat.
Vas-y, frappe! Mais me rate pas, si tu m'rates moi je te raterais pas.

Koala