C'était hier, dans un temps de convivialité LGBT (c'est moi la T, je ne sais pas s'il y a un-e ou des B mais de toute façon les bi-e-s sont des dahu-e-s).
C'était un mot qu'on m'a lancé dessus pour plaisanter.
« MONSIEUR »
Cela ne venait pas d'une personne qui ignorait ma situation, auquel cas j'aurais pu corriger, auquel cas j'aurais pu oublier ou en tout cas faire semblant d'oublier. Mais là ça venait d'une personne qui sait que je suis une trans et ça n'était pas employé innocemment  le but était "faire rire".
Une chose importante avec ce qu'on présente comme de l'humour c'est de savoir de qui ou de quoi on rit et avec qui. Là cette personne riait de moi avec des gens qui peuvent trouver drôle de parler de moi au masculin (genre que l'on m'a assigné à la naissance) plutôt qu'au féminin (genre dans lequel je me reconnais). Ici si humour il y avait c'était de l'humour transphobe, me faire mal pour en rire.
Alors je me suis éloignée, en essayant de garder le sourire. Je suis allée dans les chiottes et là je me suis assise par terre pour chialer. Je ne voyais personne à qui en parler, pas vraiment d'ami-e-s, pas vraiment d'allié-e-s, seule comme d'habitude.
J'ai envoyé un message à deux amies, pour en parler. Elles se sont peut-être sentie un peu impuissantes mais le fait de pouvoir en parler m'a fait du bien.
Je vais faire vite sur la fin de cette soirée, j'ai voulu partir sans faire de scandale, la personne qui m'avait envoyé ce "Monsieur" en pleine gueule en voyant m'a dit qu'elle avait été la reine des connes, elle ne m'a pas vraiment présenté d'excuses car elle se rendait compte que c'était inexcusable, m'a sorti son blabla et au final je suis restée.
Plus tard je suis allée au bar LGBT (qui a dit surtout G) de ma ville pour essayer de m'y détendre mais je ne m'y suis pas sentie à ma place. Presque pire qu'à la conviviale. Pourquoi?
Car ce ne sont pas des safes places. C'est quelque chose qu'au final je savais déjà mais je refusais en partie de reconnaître, mon esprit bisounours mettait ses œillères roses à paillettes pour ne pas voir ça. Mais pourquoi être restée?
Parce que je le devais. Dans la ville je suis presque la seule trans militante à être visible. Si je baisse les bras, si je me cache, si je ne vais plus aux événements LGBT alors l'asso sera une asso de lesbiennes et gays cisgenres. Pas de dahu-e visible, plus de trans pour venir. Et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Si je suis restée c'est aussi car mes œillères rose à paillettes sont tombées. Du coup je sais à quoi m'attendre.

Le safe est une illusion, une jolie illusion, une petite utopie à laquelle il est agréable de croire mais ça n'en reste pas moins une illusion. C'est quelque chose que je sais depuis longtemps mais que je refusais de vraiment accepter avant de me prendre cette gifle.
On peut parfois se créer des espaces 100% safes. Par exemple mon blog est 100% safe pour moi, j'y dis ce que je veux et les commentaires sont désactivés. Et quand je suis seule chez moi, au lit avec ma chatte et mes peluches bah là aussi c'est safe. Mais à part devenir ermite totalement coupée du monde je sais que le safe c'est une illusion, un truc temporaire et qu'à trop vouloir s'y accrocher on souffre au final d'avantage.

Au final je ne crois pas que le safe soit réellement possible dès lors que l'on est plus d'une personne dans un (cyber-)espace quel qu'il soit. Au contraire je pense que le fait de vouloir à tout prix préserver cette fiction peut être plus néfaste que positif.
Eviter tout conflit pour préserver nu espace semblant safe à la majorité d'un groupe revient à créer des espaces unsafes pour les minoritaires.
En fait on peut le voir avec l'anecdote racontée ci-dessus, pourquoi n'ai-je pas fait de scandale hier soir?
J'aurais pu mettre les choses sur le tapis, rebondir pour mettre le nez des cis présent-e-s dans la transphobie que je dois subir au quotidien, même dans des espaces féministes, même dans des espaces dits LGBT. Mais je ne le pouvais pas car j'étais dans un temps qui est censé être safe. Et il l'est en partie pour les lesbiennes et gays cisgenres mais il ne l'est pas pour les trans.
C'est l'une des limites du safe, on ne peut pas créer un espace véritablement safe car nous sommes dans une société aux multiples discriminations. On pourrait se réunir entre femme que cela ne suffirait pas, on pourrait se réunir entre lesbiennes cela ne suffirait pas et les lesbiennes non-blanc-he-s pourraient se réunir entre elles que ça ne suffirait toujours pas (je paraphrase ici une citation qu'il me semble avoir lu il y a quelques mois mais dont je ne me rappelle ni l'autrice ni la formulation exacte -mais je remercierais quiconque pourrait me la retrouver). Je ne veux pas faire ici une critique des espaces en non-mixité (ce sera pour une prochaine fois peut-être) mais je pense qu'un espace non-mixte qui serait créé dans le but d'être safe ne peut pas fonctionner sur le long terme à cause de cette limite créée par l'intersectionalité.

En fait quand je disais plus haut que le safe était une fiction je crois que je me suis plantée, le safe est possible. Mais pour les dominant-e-s dans un espace dominé.
Prenons mon anecdote, si cet espace est safe pour les homos cis on a pu voir qu'il l'était moins pour moi. Je pourrais aussi vous raconter une anecdote qu'à vécu un FtM qui était allé à une conviviale avec sa compagne et qui avait été assez mal reçu par certain-e-s.
Prenons un autre exemple, la transphobie en milieux féministes. Je ne suis pas la seule féministe trans à critiquer ce problème mais en face il y a une levée de bouclier de la part de certain-e-s, refusant toute remise en question sur ce point et allant jusqu'à remettre une couche de transphobie (je ne mettrais pas de lien pour illustrer ça, juste car en fait j'en ai ras le bol d'être comparée aux masculinistes et encore plus quand on me menace de faire apparaître mon nom dans un dossier style sous le parapluie rouge quand je critique la transphobie de certain-e-s féministes). Tout ça pour dire que les espaces féministes ne sont pas vraiment safe pour les trans, au contraire ils peuvent même être particulièrement violents surtout si on fait des critiques en tant que féministe trans.

A la place du safe moi je préfère parler de safer. Je trouve cela moins limité. Le safer c'est essayer d'être safe mais d'accepter qu'on ne peut pas l'être en permanence, le safer c'est réagir immédiatement en cas de propos racistes, sexistes, transphobes, classistes ou autres, le safer c'est ne pas repousser les discussions et débats à un éventuel plus tard et même si cela doit pendant un temps laisser une ambiance non safe. Le safer c'est (essayer de) créer des espaces qui puissent être agréable pour tou-te-s et où les problèmes ne seront pas dissimulés sous le tapis.

Koala @(°o°)@

 


J'ai oublié de mentionner une choses ou deux par rapport au safe.
Comme j'ai essayé de l'expliquer plus haut je ne pense pas que le safe puisse exister à part pour une petite communauté et dans des situations exceptionnelles.
De plus le fait de parfois vouloir préserver un espace safe est problèmatique d'une part car cela interdit (ou retarde) certaines discussions nécessaires. Mais cela peut aussi entraîner le départ de certaines personnes d'espaces militants qui vont voir une levée de bouclier à la moindre critique du collectif et ne se sentirons alors pas à leur place dans ce groupe (ça m'est arrivé à cause d'un conflit avec des militant-e-s UNEF à cause de qui, aujourd'hui, je préfère éviter les temps militants où je pourrais me retrouver avec elles et eux). L'autre désagremment est lié à cette abandon de certain-e-s militant, cela peut entrainer le fait que le groupe se renferme un peu plus dans une position de défense du collectif, position pouvant entrainer une certaine forme de sectarisme ainsi qu'une pensée consanguine car refusant toute critique.